La signification du mot judo est « la voie de la souplesse ». Ju veut dire souplesse ou adaptabilité, do veut dire la voie. Derrière ces deux syllabes, Jigoro Kano a mis un programme : utiliser la force de l'adversaire plutôt que s'y opposer, et faire de la pratique un chemin de formation personnelle.
Signification de ju : souplesse ne veut pas dire mollesse
Le caractère 柔 (ju) évoque ce qui plie sans rompre. Les débutants le comprennent souvent de travers et pensent qu'il faut être « mou ». Un judoka mou se fait projeter.
Bien compris, le ju est l'adaptation. Quand votre partenaire pousse, vous ne poussez pas contre lui : vous tournez, vous reculez d'un pas, et sa propre poussée devient votre déséquilibre. C'est le principe de nombreuses projections. Tomoe-nage (projection en cercle) exploite un adversaire qui avance. O-uchi-gari punit celui qui recule mal. Le kuzushi, ce temps où l'on casse l'équilibre, est l'endroit précis où le ju se joue.
On raconte dans les dojos une légende sur ce principe. Un maître observe en hiver des branches chargées de neige. Les grosses branches rigides cassent sous le poids, les plus souples plient, laissent glisser la neige et se redressent. L'histoire circule sous plusieurs versions, avec un cerisier ou un saule, et elle est bien antérieure au judo. Elle résume pourtant mieux qu'un long discours ce qu'on attend d'un uke qui sent venir une attaque.
Do : pourquoi Kano a changé un seul mot
Avant le judo, on parlait de jujutsu. Jutsu (術) désigne une technique, un savoir-faire efficace. Do (道), le même caractère que le tao chinois, désigne une voie, un chemin de vie.
Ce changement d'un mot est la décision la plus importante de Jigoro Kano. Il annonce qu'on ne s'entraîne plus seulement pour gagner un combat de rue, mais pour se construire. Kano, éducateur de profession, voulait une méthode qui forme le corps, l'esprit et le comportement social. Le dojo (道場) est d'ailleurs « le lieu où l'on étudie la voie ».
La même logique a gagné d'autres disciplines japonaises au XXe siècle : le kenjutsu a donné le kendo, et d'autres arts ont suivi. Notre article sur l'origine du judo raconte comment ce passage du jutsu au do s'est fait concrètement, technique par technique.
Au-delà de la souplesse : seiryoku zenyo
Kano s'est vite rendu compte que la souplesse seule n'explique pas tout. Quand un adversaire vous saisit au col et vous tire, céder ne suffit pas : il faut parfois bloquer, pousser, frapper le premier. Il a donc formulé un principe plus large.
Seiryoku zenyo se traduit par « meilleur emploi de l'énergie ». L'idée est d'obtenir le maximum d'effet avec le minimum d'effort. Sur le tatami, cela donne des consignes très concrètes :
- tirer avec le hikite (la main qui tire) au bon moment plutôt que tirer fort tout le temps ;
- placer les hanches sous le centre de gravité de l'adversaire avant de soulever ;
- attaquer quand l'adversaire pose son pied, pas quand il est bien campé ;
- ne pas dépenser son énergie à lutter pour la garde quand on peut changer d'angle.
Un de-ashi-barai bien placé est l'exemple parfait. Un balayage de pied au moment exact où uke transfère son poids le fait tomber sans effort. Le même geste une demi-seconde trop tard ne produit rien.
Jita kyoei : on ne progresse pas seul
Le second principe, jita kyoei, signifie « entraide et prospérité mutuelle ». Kano l'a mis en avant au début des années 1920 avec seiryoku zenyo, et les deux forment un couple.
Chaque cours en fait la démonstration. Pour apprendre une projection, il vous faut quelqu'un qui accepte de tomber des centaines de fois. Pour progresser en randori, il vous faut des partenaires qui jouent le jeu. Le judoka qui blesse ses partenaires finit sans partenaires.
C'est de jita kyoei que découle une bonne partie du code moral du judo rédigé en France bien plus tard, notamment le respect et l'amitié.
| Notion | Écriture | Sens | Où on la voit |
|---|---|---|---|
| Ju | 柔 | Souplesse, adaptation | Utiliser la poussée de l'autre |
| Do | 道 | Voie | Le judo comme formation |
| Seiryoku zenyo | 精力善用 | Meilleur emploi de l'énergie | Timing, placement, économie |
| Jita kyoei | 自他共栄 | Entraide, prospérité mutuelle | Rôle d'uke, randori sans blesser |
Et le jiu-jitsu brésilien dans tout ça ?
Le jiu-jitsu brésilien a gardé le mot jutsu dans son nom, même s'il descend en partie du judo de l'époque de Kano. Son principe fondateur, permettre au plus faible de contrôler le plus fort par la technique et le levier, est très proche du ju. La différence se joue surtout dans les priorités : le JJB a centré sa pratique sur le sol et la soumission, le judo sur la projection.
Le conseil à retenir
La prochaine fois que vous perdez un randori en force, posez-vous une seule question : à quel moment ai-je poussé contre lui au lieu d'utiliser sa poussée ? Notez la situation après le cours. Au bout de quelques semaines, vous verrez revenir les mêmes moments. C'est là que commence votre propre lecture de la voie de la souplesse.